Vers le retour à l'être ou le devenir-automate ?
par Nicolas Le Bault
Un vaste procès de relativisation, portant sur les notions fondamentales et structurantes de la pensée occidentale, opère dans le monde intellectuel depuis le début des années 1960. Nous sommes entrés dans l'ère du dépassement, de l'affranchissement, de la remise en cause intégrale de tout ce qui ordonnait notre rapport au monde.
Les dichotomies cardinales entre humain et animal, homme et femme, normal et pathologique, vivant ou mécanique, naturel ou artificiel, réel ou symbolique, public et privé, citoyen ou étranger, national et mondial, physique ou numérique, licite ou interdit subissent indifféremment le même mouvement d'effacement, de floutage, d'abstraction.
En premier lieu, au nom d'un matérialisme bien compris, la notion de vie est réduite à son acception taxinomique — d'activité spontanée de la substance organisée — et vidée de son contenu spirituel comme de sa valeur intrinsèque. C'est pourquoi elle n'a plus rien de sacré. C'est à présent autour de sa préservation, de sa conservation et de sa gestion, au sens patrimonial du terme, que s'agencent les modes de gouvernance par lesquels s'organisent les sociétés développées. Ramenée à sa définition littérale, biologique, donc à l'état de matière, elle peut être manipulée à l'envi, utilisée comme carburant ou comme ressource, thésaurisée, négociée ou simplement supprimée. Ces modalités se nomment, entre autres choses, la gestation pour autrui, l'avortement, l'euthanasie, l'immigration massive, la thérapie de conversion, la cryogénisation, le clonage, l'exploitation et la guerre.
C'est avant tout de vie humaine qu'il s'agit, et de son intégration à une organisation économique qui, de façon autonome – sans contrôle ni dépendance extérieure –, réduit tout ce qu'elle recouvre à la sphère de l'utile. L'être humain est le dernier maillon de la chaîne d'adaptation à ce système. Il représente, en tant qu'entité pourvue d'un reste de sacralité, une limite encore intangible. Il résiste. Il s'agit désormais de faire abdiquer cette frontière de tous les possibles, de l'abattre. Cette étape ultime est connue sous le nom de transhumanisme.
Généalogie
Le transhumanisme a pour définition canonique l'augmentation des capacités de l'homme par le truchement de la techno-médecine, des nano-bio-technologies, de la robotique et de l'intelligence artificielle. En tant qu'idéologie, il s'inscrit dans le prolongement de la cybernétique, imaginée après la Seconde Guerre Mondiale pour remettre à la machine des prérogatives jusqu'alors confiées à la décision humaine, afin de prévenir les conflits. Le régime des pulsions et les affects, tout comme le champ de bataille des motions contradictoires qui structurent la psyché humaine, qui se trouveraient être à l'origine des accidents stratégiques et du désastre de la guerre, en seraient abolis. Cette théorie procède d'une vision dégradée de l'être humain, perçu comme approximatif, imprévisible et intrinsèquement dangereux.
L'application concrète de cette doctrine s'actualiserait dans la fusion de l'homme et de la machine, qui deviendraient complémentaires, sans jamais affirmer de façon définitive lequel des deux éléments, mis sur un pied d'égalité, serait premier dans l'équation. L'objectif était de faire reculer le plus possible le champ de l'initiative humaine, avant de le neutraliser au profit d'une gouvernance globale et automatisée, au nom d'un idéal de paix perpétuelle. Cet horizon fut envisagé des deux côtés du Rideau de Fer au cours de la Guerre Froide, sans que les moyens techniques nécessaires à sa réalisation ne soient jamais complètement réunis.
La pensée structuraliste, dominante dans le monde universitaire occidental à partir des années 50 jusqu'à la fin de la décennie suivante, en postulant que nous sommes avant tout des êtres informationnels, a fourni une assise théorique supplémentaire à ce courant de pensée. Il s'agit avant tout de la transposition dans les sciences sociales, à destination du continent européen, des composantes du logiciel cybernétique développé par les intellectuels issus des cercles de pouvoir américains. Dans le prolongement de la cybernétique, qui est un post-humanisme, le structuralisme se présente comme un anti- humanisme revendiqué.
Le transhumanisme, fondé sur une survalorisation de la raison, étrangement dissociée de la conscience humaine, plonge plus profondément encore ses racines intellectuelles dans le positivisme, lui-même héritier du libéralisme, induisant un culte de la technique, du progrès, de la science et de la modernité.
Nous voyons ici que ce courant, loin de s'auto-engendrer, participe d'une longue filiation. Mais le transhumanisme ne peut en aucun cas se limiter à une idéologie. C'est avant tout, comme le capitalisme qui le précède, un phénomène physique, un fait social total, porté par une infrastructure économique et par une puissance technologique inédites dans l'Histoire. En effet, il s'agit de l'objectif visé par les tenants du capitalisme contemporain qui, depuis les laboratoires de la Silicon Valley, disposent aujourd'hui d'outils de diffusion et de propagation de leurs intentions à la hauteur des moyens financiers illimités qui sont les leurs.
Les artefacts produits par les entreprises dites GAFAM et par leurs concurrents partout sur la planète (ordinateurs, smartphones et différents objets connectés) sont les véhicules des transformations profondes qui affectent inévitablement tous les aspects de l'existence. Il nous semble avoir affaire à une idéologie d'accompagnement, à la remorque d'un bouleversement anthropologique impulsé par des événements matériels, se greffant de façon secondaire sur un état du monde que nous allons explorer.
DÉpossession
À mesure que les relations de dépendance mutuelle, qui lient et forment les groupes sociaux, suivent un procès de dissolution, la sujétion des individus aux technologies produites par les nouveaux maîtres de l'économie-monde s'accroît. Le citoyen est de plus en plus seul, isolé, retranché de la marche inexorable du monde, à laquelle il ne peut prendre part. La médiation du pouvoir politique face à la puissance aveugle de l'économie et de la technique se restreint. Le destin technologique des sociétés développées échoit entre les mains de dirigeants d'entreprises dont la taille et la puissance leur permettent d'échapper à tout contrôle et à toute régulation. Le pouvoir de décision des citoyens et des États est désormais circonscrit au périmètre laissé hors du champ de la privatisation. Celui-ci n'a de cesse de s'étendre, jusqu'à l'intérieur même des États. À partir de là, toute souveraineté populaire est désormais impossible.
Les milliards injectés dans toutes les devises vers des technologies destinées à régenter et à administrer la vie humaine sont plus puissants que la volonté des peuples ou l'autorité de leurs représentants. Ceux-ci sont désormais condamnés à exercer une forme de pensée-spectacle, et à consentir à ce qui leur est proposé sans pouvoir le réfuter, l'amender ou l'infléchir. Il s'agit du stade suprême du libéralisme, et de son corollaire le capitalisme, par lesquels la mécanique impersonnelle du marché devient elle-même l'agent normatif des comportements.
La délégation du destin des sociétés humaines au pouvoir de l'entreprise puis de la machine représente l’aboutissement final d'une longue suite de renoncements. L'on pourrait faire l'inventaire de toutes les pertes de souveraineté dont le système capitaliste s'est rendu responsable.
En premier lieu, l'homme n'est plus maître de son travail, ni souverain sur ce qu'il produit. La modalité capitaliste du travail, à savoir le salariat, implique un rapport de subordination entre celui qui possède les moyens de production et celui qui vend temporairement sa force de travail. Celui-ci ne décide ni de la manière dont il va employer son temps et sa capacité de production, ni de la rétribution en l'échange de laquelle il va les céder. Il est amené à se vendre à un maître qu'il n'aura pas choisi pour une valeur qu'il n'aura pas décidée. Celle-ci sera déterminée par l'arbitraire du marché. Tel une marchandise, le sujet sera loué pendant une période déterminée ou non, négocié, comparé et, le cas échéant, remplacé. Il ne disposera d'aucun pouvoir d'inflexion sur les conditions de production auxquelles il sera soumis. Le travail constitue le premier moyen de socialisation de l'être humain, qui fournit un sens, un cadre et une orientation à sa vie. C'est aussi le premier endroit où, dans le cas où il ne serait pas en mesure de faire usage de la propriété lucrative pour assurer sa subsistance, le sujet doit renoncer à toute idée de liberté. En abdiquant sa souveraineté sur son travail, c'est d'une partie de sa dignité d'être humain dont il se voit amputé.
L'endettement à vie, autre modalité de l'aliénation capitaliste, est encouragé par le fonctionnement même du système financier, produisant en quantité de la monnaie dont la valeur diminue à mesure que l'accès à la propriété foncière se restreint. La banque est le premier détenteur des logements privés des citoyens, qui ne sont chez eux que de manière conditionnelle, le système les mettant en situation de devoir perpétuellement rembourser des prêts multiples afin de pourvoir à leur existence une stabilité minimale. Il en va de même pour les États à travers le service de la dette. Un homme criblé de dettes n'est pas plus libre qu'un État qui n'est plus en capacité d'imprimer sa propre monnaie.
Le travailleur n'est pas non plus maître de la manière dont il disposera de son solde. Les dépenses contraintes se multiplient à mesure que la propagation invasive de la technique progresse. Le citoyen est obligé de posséder un compte en banque, une carte de crédit, une connexion internet, des appareils connectés, des moyens de communiquer, d'être contacté, de contacter autrui, de se rendre visible, identifiable, repérable, traçable. À aucun moment il ne pourra échapper au contrôle qui, de différentes manières, s’exercera à sens unique sur sa personne et sur sa vie.
L'individu sera fiché, enregistré, scanné, dès qu'il se présentera numériquement quelque part. Et ce prélèvement systématique d'informations le concernant n'est plus seulement du ressort de l'État, mais de sociétés privées. Aucun citoyen normalement constitué et sain d'esprit n'accepterait de présenter ses papiers à l'entrée d'un commerce ou d'une boîte de nuit. Il est désormais contraint de le faire, en signant une charte de consentement, dès qu'il pénètre sur un site internet.
L'usager informatique, comme ses réflexes, ses préférences, ses particularités culturelles et individuelles, en est réduit à une somme d'informations enregistrées, comptabilisées, triées et analysées à travers un prisme de neutralité coupé de toute perspective ontologique. Chaque donnée est une unité d'ordre quantitatif faisant l'objet d'un traitement arbitraire et égal par les algorithmes. Ces ressources prélevées dans le comportement en ligne de l'utilisateur numérique servent à nourrir les machines de deep-learning, mises en place pour entraîner les intelligences artificielles, destinées à suppléer l'humain, puis à le remplacer.
Les infrastructures humaines à grande échelle, en premier lieu les États, devenus des auxiliaires du marché, subissent eux-mêmes une dépendance absolue envers les mutations technologiques induites par les investissements et les flux capitalistes.
On ne parle plus de bâtir une organisation sociale et économique au service des peuples, mais d'adapter les systèmes politiques aux attendus de la globalisation. La concurrence internationale, intrinsèque à la mondialisation, dans la mesure où le marché définit de manière autonome le terrain et les paramètres de la compétition économique globale, induit une uniformisation des sociétés et de leur mode de gouvernance. Cela se traduit par un recul et une régression du domaine politique, dont la centralité tend à s'effacer au profit d'une simple affaire de gestion.
Les États contemporains tendent à se dépouiller, par une série de renoncements successifs, de tous les étages sur lesquels la fonction politique peut s'exercer, soit pour les reléguer à l'arbitraire du marché, soit pour les remettre à des instances administratives, technocratiques et supranationales.
Les pays membres de la zone euro ont renoncé à leur pouvoir de création monétaire au profit des banques centrales européennes. À leur défense nationale et à leur indépendance stratégique au profit d'un protectorat militaire américain. À leur pouvoir législatif au profit de la commission de Bruxelles. À leurs capacités de production industrielle par le libre-échange et les délocalisations. Certains pays confient désormais des pans entiers du domaine régalien à la gestion privée. Certains États vont jusqu'à faire appel à des milices privées, se substituant parfois aux armées de métier pour le règlement de conflits militaires ou pour mener des opérations extérieures.
La dépolitisation conséquente à la privatisation généralisée induit l'autonomisation de l'État, échappant au contrôle démocratique des citoyens, et rend possible la subversion de l'État lui-même par le pouvoir économique. L'État sera alors réduit à la fonction bureaucratique de défense des intérêts catégoriels, privés et supranationaux, désormais confondus avec l'intérêt général. La décision politique, espace de gestion semblable à un autre, peut être désormais confiée à des cabinets de conseils privés échappant à toute surveillance. Ces dépossessions préparent le terrain à la délégation des choix nationaux décisifs aux intelligences artificielles, qui seront vraisemblablement la prochaine étape de la dépersonnalisation du pouvoir.
Cette perte absolue de contrôle sur le cours des événements, induite par l'effacement de la fonction politique au profit de la privatisation et de la financiarisation, virtualise le rapport au monde des citoyens européens, évacués du cours de leur histoire. L'isolement croissant des individus, accentué par la numérisation, l'automatisation des tâches productives et l'aliénation des liens sociaux causée par la dématérialisation des échanges, conduisent petit à petit à une dénaturation de la réalité elle-même.
Un univers privé de ses limites spatiales, sur lequel personne, ni le personnel politique, ni le citoyen lui-même, n'a véritablement de prises, ne peut réellement exister dans l'absolu. Un fil ténu sépare désormais notre monde avec le métavers, univers parallèle développé par le groupe Méta afin de déménager intégralement l'activité humaine, lorsque l'économie productive aura été anéantie. Les individus atomisés, désormais uniquement préoccupés de leur bien-être personnel, pourront agir et circuler librement dans une réalité virtuelle sans frontières, sans que leurs actions ne portent à conséquence sur l'environnement physique.
Liquidation
Le capitalisme, par sa neutralité axiologique, ne reconnaît aucune distinction entre les groupes humains, qu'ils soient de l'ordre social, culturel, religieux, ou du ressort de l'identité.
Les solutions proposées à des problèmes politiques, que le sujet capitaliste ne reconnaît que comme des contingences d'ordre technique, sont les mêmes partout, pour tous, et dans n'importe quel contexte. C'est pourquoi, dans un cadre défini par l'axiomatique de l'intérêt et le primat de l'économie, les problématiques strictement nationales ont tendance à se dissoudre et à s'étendre au domaine général de l'humanité entière.
L'humanité, si elle existe comme un fait absolu et imprescriptible, n'est pourtant pas une notion politique. Nous n'existons en tant qu'êtres humains qu'à travers les médiations dont nous usons afin de discriminer, et pour nous reconnaître mutuellement comme traversés par des liens historiques, affectifs et psychiques : notre famille, notre communauté, notre quartier, notre province, notre pays.
Nous assistons au cours de ces dernières années à l'érosion de toutes ces médiations entre le sujet individuel et le pouvoir, celui-ci étant de plus en plus impersonnel. La nation, l'identité, la citoyenneté, la famille ne semblent plus s’attacher à aucune définition solide et sont la cible d'attaques en règle, voire de manœuvres de négation. Ces entités jugées régressives et rattachées au passé sont pourtant les derniers obstacles se dressant face au procès de standardisation, c'est-à-dire la réduction de l'homme à sa seule acception taxinomique. Rien ne doit se trouver entre l'individu et la gouvernance globale, car le capitalisme a besoin d'un sujet neutre, coupé de tout référent social-culturel et de toute relation à autrui, afin qu'il puisse aisément être adapté à toutes les variations proposées sur le spectre des potentialités économiques. Il pourra ainsi combler ses manques, assouvir ses pulsions, dans la mesure où le sujet-consommateur, ramené à un état d'impatience et de fébrilité, coupé de ses besoins affectifs essentiels et de ses rapports élémentaires à la communauté, sera en permanence frustré et insatisfait de lui-même.
L'aménagement de l'espace à l'intérieur duquel s'articulera l'existence, et le paramétrage des possibilités offertes par l'expérience de la vie terrestre, s'établiront dans une circonférence qui sera celle de l'individu seul, sans impact véritable sur le monde qui l'entoure, ni incidence sur le cours de la société.
Par définition, un individu dans l'absolu n'existe pas. Une personne humaine est forcément le fruit de déterminations multiples, en l'occurence de combinaisons des hasards de la naissance, de son héritage en amont, de son environnement immédiat, de sa mémoire partagée avec d'autres, de son éducation, de sa socialisation, de ses ressorts affectifs, de ce qui lui aura été transmis par la culture et par la biologie, des empreintes laissées par ses ascendants dans la distribution intangible de ses gènes. La conception post-moderne de l'individu ne reconnaît aucun de ces éléments. Le capitalisme ne sait compter que jusqu'à un. Et une unité doit être le plus semblable possible à une autre, afin qu'elles puissent s'additionner et se combiner à l'envi, comme autant de lignes de code s'empilant pour exécuter un simple programme, composé dans un langage informatique. La somme de l'addition d'individus identiques constitue un marché, qui ne se forme jamais uniquement sous l'incidence de la demande, mais sous l'impulsion d'un sujet remodelé en profondeur par les structures économiques pour pouvoir être amené à formuler cette demande. La demande en question doit être la même d'un individu à l'autre. C'est pourquoi le marché veut abolir toute limite existentielle entre les entités collectives et les sujets individuels, de manière à ce que partout, à tout moment, les individus isolés soient les mêmes et sollicitent les mêmes objets.
Les désirs standardisés qu'ils exprimeront ne pourront prendre la forme que d'envies immédiatement solvables sur le marché. Un équivalent universel, selon la formule de Nietzsche, sera établi entre les individus réduits universellement au même, et servira de matrice à une norme valant pour tous.
Pour cela, le sujet devra se dépouiller petit à petit des attributs de son essence. La compensation des pertes se fera par des rétributions symboliques et des offrandes matérielles, destinées à combler le vide qui se creusera en lui.
Le revenu universel – équivalent pour tous les citoyens – résoudra le problème des besoins matériels primaires, et conférera à l'individu les moyens de son autonomie financière. Le sujet n'aura plus de comptes à rendre à personne, si ce n'est à l’auxiliaire de l'économie-monde (en l'occurence l'État, mais ce n'est probablement que la forme transitoire et temporaire de l'architecture du pouvoir) qui lui pourvoira ce minimum vital. Pour le reste, il n'aura qu'à se débrouiller, ou bien se taire et disparaître. Ses aspirations existentielles ne seront pas entendues.
Le capital suit son destin-automate de s'augmenter perpétuellement lui-même. L'être et ses limitations (appartenances diverses, identité culturelle, paramètres biologiques, enracinements locaux, desseins spirituels, liens sociaux) sont autant d'obstacles qui se positionnent en travers de sa route. Pour se perpétuer et survivre, le système doit s'affranchir des barrières ontologiques, comme il doit abroger les frontières entre les territoires et les États, abattre toutes les instances qui entravent les flux et les transformations qui sont le carburant de la machine autonomisée.
La courroie de transmission des flux n'est autre que l'individu isolé, atomisé, naufragé, dépolitisé et livré à lui-même. Celui qui ne dépend de personne et qui doit tout au capital. Cet individu aliéné (a-liéné, c'est-à-dire émancipé de tous les liens qui le rattachent à autrui et au monde, liens qui auront tous été sectionnés, désintégrés) ne trouvera plus la clef de résolution de ses problèmes existentiels qu'en lui-même, voire dans la forme la plus primaire et appauvrie de son être, à savoir sa vie organique.
Déréliction
Le sujet capitaliste contemporain placera son épanouissement personnel au centre de ses préoccupations. Son bien-être corporel, affectif, sexuel sera pris en charge par les différents états de la machine. Les modalités de ce confort psychologique et physiologique seront déterminées par les détenteurs des clefs de l'économie-monde, dont la vision de l'Homme est elle-même intégralement configurée par un système qui réduit toute chose à son substrat matériel et utilitaire.
Une organisation fondée sur la prééminence de l'économie, qui concentre structurellement des productions colossales de richesses entre les mains d'un petit nombre d'individus, confère à ces derniers un pouvoir illimité. Ce pouvoir absolu représente un danger mortel pour la démocratie et la souveraineté des peuples. Dans un régime capitaliste, ceux qui détiennent le capital sont en capacité d'exercer le véritable pouvoir, qui est avant tout d'ordre économique et de type privé. À ceci près que ce pouvoir économique lui-même est par nature un procès sans sujet, qui ne répond que de lui-même. La surdétermination des mentalités par les infrastructures capitalistes est un fait qui outrepasse les cultures et les hiérarchies sociales. Les conformations mentales des détenteurs de grandes fortunes technologiques sont finalement identiques à celles des consommateurs abêtis et uniformisés qui, au bout de la chaîne, font usage quotidiennement des artefacts produits par les GAFAMs et travaillent ainsi passivement à augmenter leur monopole. Cela se traduit par la fabrication à la chaîne d'un modèle anthropologique équivalent partout dans le monde, et sur lequel repose le devenir transhumaniste des sociétés avancées.
Cette matrice psychologique commune, qui transcende les groupes ethniques, les nationalités, les catégories sociologiques, les différences religieuses ou culturelles, tend à uniformiser les comportements et les consciences pour devenir, à l'échelle de l'humanité entière, une sorte de référent unique.
La dévalorisation du savoir a anéanti les classes cultivées, détentrices de connaissances qui pouvaient être transmises au plus grand nombre. La destruction du travail a neutralisé toute forme de fierté, de conscience de classe et de culture populaire. Il ne subsiste qu'une sous-culture matérialiste et hédoniste, dernier avatar de l'individualisme bourgeois. Ce qui en résulte est une sorte d'immense classe moyenne mondiale, passablement dégénérée, sujet ahuri des aéroports, sautant d'avion en avion, d'un continent à l'autre, avec des référents, des réflexes et une vision du monde identiques d'un individu à l'autre, sans pour autant n'avoir rien en commun.
Le sujet post-moderne n'a plus de mémoire. Il est anhistorique, invertébré, indéterminé, dépendant et adaptable à l'envi, au gré des fluctuations de l'offre du marché. Il fera preuve d'une adhésion inconditionnelle à l'état du monde tel qu'il se présente à lui, et ne remettra en cause rien de ce qui participe des conditions concrètes de son existence. Cet état de transe somnambulique, entretenu par une relation de plus en plus abstraite et désincarnée au travail (du fait de la tertiarisation et de la numérisation), a été longuement préparé par un système éducatif qui tout au long de son histoire fut l'un des vecteurs les plus opérants et efficaces de la préparation des citoyens aux attentes du monde économique.
L’instruction publique, bien qu'elle ait pu participer un siècle plus tôt à élever (peut-être accidentellement) le niveau de conscience générale de la population grâce à la transmission des savoirs fondamentaux, est aujourd'hui l'outil de programmation indispensable et infaillible de l’ethos du consommateur. L'école mobilise tous les rouages d'une gigantesque machine à acculturer et à abrutir. Le logiciel psycho-social transmis dès l'enfance par la médiation de l’Éducation Nationale est un succédané post-moderne de l'esprit bourgeois, une sorte de culture de l'hybridation, fabriquée sur-mesure au départ pour les classes privilégiées, puis externalisée sur toutes les couches sociales. Elle consiste en une eschatologie de la nouveauté, un enthousiasme inconditionnel pour la science et le progrès, et une attente messianique d'un futur idéalisé, s'appuyant sur une vision irrationnellement sombre du passé. Cette sous-culture nomade, que d'aucuns qualifieraient de post-libérale, de mondialiste, forme le soubassement psychologique de la révolution transhumaniste.
En effet, pour que l'homme soit disposé à sacrifier son identité, son intégrité physique et bientôt son cerveau sur l'autel d'un horizon technologique présenté comme indépassable et inévitable, il faut d’abord qu'il ait été éduqué à désirer ce devenir. Ces conditionnements hétéroclites préparent le terrain d'un appareil de contrôle absolu et total.
Le dernier des hommes vivra dans une attente impatiente et angoissée de l'avènement d'une nouvelle ère où des nano-robots microscopiques se répandront dans son organisme, surveillant scrupuleusement le moindre mouvement de ses cellules, passant en revue l'activité de ses vaisseaux, de ses organes, de ses tissus pour traquer le commencement d'un développement anarchique. D'un temps, décrit comme proche et accessible à l'échelle d'une vie, où la moindre anomalie détectée sur un organe pourra susciter son remplacement immédiat, grâce aux miracles du clonage partiel. Où la vie ne sera plus que quantité, un jour peut-être illimitée, qu'il s'agira d'additionner, d'accumuler, de thésauriser, de prolonger. Où une enveloppe corporelle défaillante ou dysfonctionnelle pourra être supplantée par une nouvelle. Où les capacités cognitives insuffisantes pourront être augmentées par le truchement de puces électroniques invasives implantées directement à l'intérieur de la boîte crânienne. Où les souvenirs désagréables ou traumatiques pourront être effacés. Où la conscience humaine, ramenée à une somme d'informations additionnées et agencées, coupée de toute assise biologique, pourra être dématérialisée et transférée sur des supports divers, puis intégralement détachée de toute réalité physique, jusqu'à la disparition complète du corps et de la chair. Car c'est là le point d'aboutissement ultime de la perspective transhumaniste, que j'ai définie dans un ouvrage comme le stade terminal du processus capitaliste.
C'est ainsi que, sur le terreau que nous avons exploré précédemment, sans propagande, sans publicité particulière ni diffusion directe, l'objectif transhumaniste se propage dans le monde développé, et pénètre de plus en plus profondément dans les consciences collectives. Nous avons été préparés à cela par une vison du monde, une anthropologie, une conception de l'Homme et des rapports humains qui a pour nom le libéralisme.
SÉdition
Pour les transhumanistes, vue d'en haut, la destinée humaine est avant tout une expérience de laboratoire, à l'issue incertaine, et dont nous sommes les cobayes. Cette vision surplombante et détachée de ce que nous serions, inadaptés, surnuméraires, inutiles – en trop – a longtemps été celle de nos dirigeants, lorsqu'il s'agissait de nous mettre au pas des impératifs de la mondialisation heureuse. Les transhumanistes partagent avec eux beaucoup de traits caractéristiques. Ces nouveaux maîtres ont simplement davantage de pouvoir. Mais ils se heurtent aux mêmes résistances.
Une fois encore, cette vision brutale, technique, mathématique et indifférenciée du monde et des rapports sociaux – celle des élites mondialistes, de nos gouvernants comme des transhumanistes – se heurte aux attachement charnels et aux frontières symboliques marqués par le refus acté par l'essentiel des classes laborieuses – les classes sérieuses, celles qui assument le principe de réalité et constituent les dernières forces productives de nos pays – d'accompagner le tournant civilisationnel funeste engagé au cours de ces dernières années dans l'ensemble du monde occidental.
Face à l'accélération saisissante du dispositif d'encadrement des individus et des peuples par la matrice techno-libérale, des mouvements populaires d'ampleur variables se sont organisés de manière spontanée, autonome, exprimant de façon souvent implacable et incoercible des rejets existentiels quant à certains aspects du devenir des sociétés. Ces gestes de rupture se portent sur la paupérisation, la perte de la dignité dans le travail, la dépossession du cadre de vie, le changement non désiré de civilisation, la substitution démographique du peuple historique, la trahison de la démocratie, le contrôle sanitaire électronique, et plus récemment la destruction de l'agriculture familiale et du mode de vie traditionnel rural.
Ces thèmes, exprimés avec l'intensité que réclament les enjeux vitaux, ne sont en rien réductibles à des questions seulement économiques et comptables. Ils remettent en cause par leur qualité même les structures portantes du système et ses objectifs de long terme. Ils dépassent de loin les demandes matérielles qui, par définition, sont d'une manière ou d'une autre amendables et solvables. À contrario, les revendications existentielles du peuple ne sont pas négociables. Les classes dominantes se heurtent au noyau dur, indissoluble, formé par ceux qui refusent d'être altérés, remplacés, adaptés, transformés. Ils n'accepteront pas plus d'être pucés, robotisés, augmentés.
Les conquêtes et les avancées du système jusqu'au-delà des frontières intangibles du corps, exemplairement l'imposition implicite de la vaccination ARN Messager, perçue à tort ou à raison par une minorité comme un viol – le viol de trop –, semblent indiquer une fuite en avant du système vers son aboutissement terminal. L'expression parfois convulsive du rejet inconditionnel que cette mesure a pu engendrer chez certains, pourrait préfigurer l'opposition radicale d'une frange non négligeable des populations face au devenir transhumaniste des sociétés capitalistes.
Sur ce thème comme sur les autres, il est à prévoir un durcissement du pouvoir et une brutalisation des moyens employés pour parvenir à ses fins, comme on peut anticiper une radicalisation des réponses qui seront formulées dans le camp d'en face. Il est certain que nous nous dirigeons vers des temps troubles, et vers des séquences qui s'annoncent de la plus grande violence. Il est à craindre que, par irresponsabilité, provocation, hubris, sottise ou fanatisme, le pouvoir ne touche à une limite ontologique dont le franchissement désinvolte pourrait aboutir à une explosion incontrôlable, dont les conséquences seraient tragiques.
Issue
Si nous devons à tout prix éviter cela, il nous est par définition impossible d’affronter le Léviathan, entité que l'on ne peut pas vaincre, encore moins par les moyens médiocres dont nous disposons aujourd'hui. Nous avons face à nous une mécanique aveugle, une surpuissante machine à déraciner et à uniformiser, en train de fabriquer de toutes pièces une civilisation de l'oubli. Mais nous ne pourrons être pleinement robotisés que si nous avons déjà succombé à notre devenir-automate. Afin de retrouver notre puissance d'agir, nous devons nous reconnecter à la longue mémoire des peuples, contenue dans leur art et dans leur culture, pour nous projeter de nouveau dans un destin national que la mondialisation a voulu dissoudre. Il n'y a qu'ainsi que nous sauverons la substance de l'être de l'aliénation et de la dissolution intrinsèques à la logique du capital. Un individu ne peut construire son destin personnel ni se créer liberté dans un monde privé de ses repères, de ses frontières, comme un pays ne peut être libre si les sujets qui l'habitent ne sont pas souverains sur leur mode d'existence. Un pays se doit d'être souverain pour décider de son devenir démographique, économique, militaire, technologique. La nation est le seul échelon rendant possible cette souveraineté, au-delà duquel se situe la civilisation, qui ne peut exister qu'à travers un creuset d'entités culturelles puissantes et indépendantes, formé lui-même par des nations souveraines.
Évidemment, le transhumanisme est mauvais pour l'homme, dans la mesure où il remet en cause l'intangibilité de la nature humaine. Mais il est inévitable tant qu'il s'appuie sur une infrastructure économique dont aucune formation politique nationaliste et souverainiste ne songe au dépassement.
C'est pourquoi nous devons repenser un modèle d'organisation alternatif au capitalisme, comme à son rejeton monstrueux et criminel, le communisme. Le Général de Gaulle, à travers l'idée de la participation, avait commencé à imaginer d'autres systèmes sociaux, en mettant la dignité du peuple au centre de l'éthique du travail, et en abolissant la subordination dans les rapports de production. Il y avait pour projet de remettre – au moins en partie – le destin de la France entre les mains de ses forces productives, et en fut empêché par ceux qui se prétendaient ses alliés. Nous devons prolonger la réflexion qui l'occupa à la fin de sa vie, et restaurer la centralité du travail humain dans l'organisation sociale, avec tous les sacrifices que cela impliquerait pour les classes dominantes. Ainsi, nous serons pleinement Gaullistes, et parviendrons à restaurer l'unité nationale, en conjurant le poison de la lutte des classes qui dissout la nation et menace la paix civile.
Si nous devons recouvrer notre souveraineté nationale, c'est pour ne plus concéder aux puissances de l'argent le droit de décider du destin de nos sociétés, pas plus que nous ne devons nous plier à des instances bureaucratiques ou extérieures. En soumettant les acteurs économiques aux seuls intérêts nationaux gouvernés par la volonté populaire, nous bénéficierons du meilleur garde-fou possible aux dérives du marché et aux délires des milliardaires, dont le transhumanisme est la dernière incarnation. Cela s'appelle la démocratie, la primauté de la voix du peuple, et la croyance en la pertinence de son jugement au-dessus de tout. Tout infantilisé et hypnotisé qu'il soit par la gestion technocratique, c'est uniquement en recouvrant son pouvoir de décision que le peuple retrouvera, avec les moyens de les exercer, sa maturité et son bon sens. C'est uniquement de cette manière que nous pourrons user des progrès de la technologie et de la science à des fins légitimes et désirables, celles de soigner, de réparer ou d'apaiser des corps abîmés, malades ou en souffrance. Le reste paraîtra bien superflu à des êtres qui auront retrouvé la conscience de leur valeur intrinsèque, et le sens de ce qu'ils sont, de leur présence au monde.
Pour conjurer les démons de la modernité, la solution ne sera pas individuelle, ni mondiale, mais nationale, et comportera autant de portes de sortie qu'il existe d'entités culturelles en Europe et sur la planète. Pour échapper à l'aliénation transhumaniste, nous, Français, devons émerger de notre sommeil collectif, retrouver une culture authentique — du grec authentês, qui agit de sa propre autorité —, et nous recréer un destin historique, qui sera notre horizon commun, transcendant et immatériel.
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